Un été sans les hommes [Siri Hustvedt]

Par le Bison le 8 octobre 2015

Et si on faisait une Pause ?

Voilà ce que lui sortit un soir Boris. Après 30 ans de bons et loyaux services, 30 années à lui mitonner sa lunch box, à lui repasser ses chemises, à lui chouchouter sa fille chérie, voilà que ce bon vieux Boris veut faire une Pause, un Interlude. Nul doute que cette Pause a vingt ans de moins avec des seins qui tiennent la forme.

Se retrouver seule la soixantaine approchante à en devenir folle. Hystérique même et follement dépressive à s’en faire interner quelques temps, histoire de se reposer, de retrouver ses moyens, et de pouvoir avancer de nouveau un pas devant l’autre. Boris, tranquille lui, à froufrouter avec sa nouvelle brune sans cheveux blancs, au cul plus ferme. Mais elle… Retour dans le Minnesota pour y rejoindre sa mère, dans une institution pour les encore plus vieux, derrière étape digne avant le mouroir. Là-bas est l’occasion de renouer des liens avec sa vieille mère, de repenser aux premiers émois sexuels (pendant que Boris doit réinventer certaines figures du Kâma-Sûtra avec son Interlude français), de revoir ces premières rencontres parce que Boris elle l’aime encore (malgré sa Pause française). Se reconstruire en faisant le point sur son passé et son présent, et lire sur la terrasse ombragée pendant que le saule pleureur chante sa mélopée à travers la brise du vent. Elle est poétesse, alors la lecture, ça l’émoustille (et pas qu’elle, d’ailleurs).

« La chronique de ma sexualité ne me procurait pas la libération que j’en avait tant espérée. Le rappel de mes premiers et furtifs voyages masturbatoires en haut d’une montagne qui s’était soudain présentée comme quelque chose à escalader ; les jeux de langue avec M. B. qui me laissaient au matin la bouche endolorie parce que ni moi ni ledit jeune homme n’avions osé nous aventurer dans des territoires situés plus au sud ; plus tard, les avancées audacieuses de J. Q. sous mes soutiens-gorge et dans mes jeans, où il persévérait en dépit d’une résistance coloniale dont il faut reconnaître que les forces faiblirent avec le temps, tout cela frisait le ridicule, je ne pouvais l’ignorer. Quelle importance ? me demandai-je. Et cependant, pourquoi la femme mûre se retournait-elle sur la jeune fille avec tant de froideur, si peu de sympathie ? Pourquoi la personne vieillissante ne se risquait-elle que dans l’ironie ? N’avait-elle pas gémi et soupiré et langui et pleuré ? N’avais-je pas perdu ma virginité entre passion et confusion, ignorant encore, en dépit de mes aventures avec M. B. et J.Q., comment tout cela marchait ? Je me rappelle l’escalier de bois montant à l’étage, les draps et couvertures roulés en boule, mais ni couleur ni détails. Seulement qu’une faible lueur pénétrait par la fenêtre et que, dehors, les branches de l’arbre bougeaient et que la lumière bougeait avec elles. Cela avait fait un peu mal, mais il n’y avait pas eu de sang, pas d’orgasme. »

Elle donne des cours dans un collège à de très jeunes filles, à douze ans la poésie n’intéresse pas vraiment les gars. Une bouffée d’oxygène que de se confronter à cette jeunesse, fraiche et presqu’innocente. Mais n’est-ce pas également un moyen de retrouver la sienne aussi, de se redescendre un petit peu quelques années en arrière, et qu’en même temps de leur prodiguer des ateliers de poésie, n’en profite-t-elle pas pour imager des cours de la vie, au début de l’ère passionnelle, celle où les garçons commencent à rentrer dans le champ de vision de ces demoiselles.

Siri Hustvedt m’énerve à un point inimaginable. Et ça elle ne le sait pas encore. Mais déjà que j’admire en plus haut point son mari, grand maître incontesté de mes lectures et de ma vie passionnante de lecture et de lecteur passionné. Et voilà qu’elle aussi s’y met, à captiver mon attention, à aviver mon intérêt pour cette femme de soixante ans – et le pauvre Boris. Un couple uni avec autant de talent littéraire réuni, cela frôle l’indécence. Le pire, c’est que « un été sans les hommes » est clairement destiné à un public féminin, et pourtant je suis happé par ses pensées ses souvenirs ses relations avec sa mère avec son Boris avec ses élèves. Le pire, c’est que « un été sans les hommes » ne présente aucune scène lesbienne – la raison principale qui m’a valu d’ouvrir se livre en espérant y égarer ma main pas absolument indispensable pour tenir le format d’Actes Sud.

« Lire est une activité privée, souvent exercée derrière les portes fermées. Une jeune dame pourrait se retirer avec un livre, l’emporter dans son boudoir et là, étendue sur ses draps de soie, tandis qu’elle s’imbibe des passions et frissons manufacturés par la plume d’un écrivain polisson, l’une de ses mains, pas absolument indispensable pour tenir le petit volume, pourrait s’égarer. »

N’empêche que j’aimerai bien voir le cul de cette Pause, sacré Boris.

« un été sans les hommes », et révéler l’âme féminine qui se cache en moi.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.



12 commentaires
  1. 9 octobre 2015 , 2 h 28 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Siri Hustvedt est l’une de mes écrivaines favorites! Dans ses romans j’retrouve toujours une profondeur de sentiments, tout est vraiment analysé, décortiqué. J’me souviens que dans celui-ci on aurait pu penser qu’elle partait dans tous les sens et pourtant elle gardait le cap en maintenant le fil. Ça se sent qu’elle connait la psyché humaine, la maladie mentale et ses limites. Non mais quel couple de talentueux elle et Paul Auster!

    • 9 octobre 2015 , 9 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’ai pas assez de recul avec Siri Hustvedt, étant seulement son deuxième roman après L’envoûtement de Lily Dahl. Mais un été sans les hommes m’a plus qu’emballé. Tu as raison, elle connait bien les sentiments humains et sait les décrypter les analyser et les transmettre dans une prose si fluide et si romanesque que j’étais captivé de bout en bout malgré une histoire sans sexe, sans drogue, sans alcool, sans rock’n'roll. Juste des sentiments et de l’âme.

      Et si je me mettais à lire un Paul Auster

  2. 9 octobre 2015 , 21 h 01 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    « La chronique de ma sexualité » Allez, vas-y, raconte-nous tout sur ta vie textuelle ! :D

    Connais pas l’auteur, mais je ne saurais en ajouter d’autres, les sorties d’octobre sont là et ça déborde ! :P

    • 9 octobre 2015 , 22 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si je te raconte ma vie stextuelle, ma pauvre, tu n’auras même plus le temps de liquider ta bibliothèque et de feuilleter ta cave à Westvletereen…

  3. 9 octobre 2015 , 23 h 24 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un Bison débordant de testostérone qui laisse parler l’âme féminine en lui, c’est très convaincant… ;)

    • 10 octobre 2015 , 12 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je suis toujours convaincant quand il s’agit de titiller l’âme féminine :-)

  4. 10 octobre 2015 , 8 h 47 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Le titre n’est pas terrible je trouve. Heureusement que tu en parles bien parce qu’honnêtement j’aurais eu peur que ce soit cul-cul.

    • 10 octobre 2015 , 13 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Avec Siri Hustvedt, on est loin des plans cul ou cul-cul. Docteur es littérature, ses histoires sont teintées de psychologie et de philosophie. Et des références cinématographiques avec ici, Elia Kazan. Intellectuel n’est pas un mot que j’apprécie, mais cela s’en rapproche.

  5. 10 octobre 2015 , 13 h 08 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonjour le Bison, j’avoue que j’ai eu du mal à m’intéresser à cette histoire. C’est bien écrit mais je préfère ce que raconte Paul Auster. Bonne journée.

    • 10 octobre 2015 , 13 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ah, Paul Auster… Forcément… J’apprécie plus, je suis un inconditionnel, mais j’avoue quand même que j’ai fortement apprécié cette histoire.

  6. 12 octobre 2015 , 22 h 38 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    C’est moche de vieillir … en même temps c’est dur de lutter contre les années qui passent, surtout quand une blonde brandit un 95 D.

    95D … peux pas lutter moi … ;-)

    Un face à face qui me semble très interressant …

    Tentateur va ! :D

    • 12 octobre 2015 , 22 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Heureusement que tu n’as pas la décence de me tenter avec un 95D en ménageant mon cœur vieillissant :-)

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