19 mai 15

La Guerre Commence Au-delà de la Mer [Ryû Murakami]

Une plage. Fuini allongée, belle, nue. Le soleil fait fondre la glace de mon mojito. Face à moi la mer, immensité bleue, du même bleu que le maillot de Fuini avant qu’elle ne l’enlève. On regarde la mer, de temps en temps on se regarde dans les yeux. Au loin, une tâche marron, avec une grande cheminée rouge sur le rivage d’en face. Un temple ? Une usine ? Un incinérateur avec sa décharge d’immondices. Elle boit dans mon verre, dans mes yeux. Elle voit cette illumination qui me guette. Au loin, un bateau. Une baleine sur le pont ? Non, ça ressemble à un gros poisson, du genre jamais vu ou tellement rare que les marins en oublieraient de boire un coup avant d’entrée au port. Des ballons dans l’air. Ils s’envolent, points multicolores au milieu des blancs nuages. La fête au village d’en face. Le bateau, le gros poisson, et cette foule de badauds qui s’amoncellent dans le centre-ville. Ça va être un carnage. Fuini me passe la seringue blanche. Cocaïne. Tu en as déjà pris ? Une goutte de sang rouge à mon bras. Le liquide transparent qui rentre dans la veine, la goutte qui devient brun, les yeux qui jaillissent de leur orbite. Et cette fête à côté. Et cette décharge en face. Délirant, extrême, la puanteur qui remonte, le pus qui sort des pustules, ce sang qui coule, cette graisse de poisson qui glisse du pont et emporte les badauds amassés sur la place du village. Le carnage, je te l’ai dit. Comme un bombardement. Comme un massacre. Les urgences sont dépassées, les infirmières en blouse blanche débordés. Et la cocaïne qui se distille lentement dans le sang, les yeux qui brillent. Fuini me regarde encore, toujours aussi belle, toujours aussi nue. Que voit-elle dedans ? Cette brillance, ces feux d’artifice qui jaillissent de mes pupilles, la guerre commence au-delà de la mer. Et je ne suis pas encore mort, je vais me réveiller, avec cette seringue toujours plantée dans le bras. Putain, quel shoot !

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17 mai 15

Factotum [Bent Hamer]

Le beau Matt Dillon dans le rôle de Hank Chinaski, ce n’est pas gagné d’avance. Où est donc ce visage grêlé et pustulé, ces plaques rougeaudes qui le font ressembler à un ivrogne. Et pourtant, j’y crois. Il a su s’imprégner des mimiques de Bukowski, si bien qu’au bout du compte, il a un air de ressemblance avec l’écrivain chéri des dames et des bisons. Peut-être son menton qu’il projette en avant, et sa gueule constamment de travers. Bref, finalement, Matt Dillon, c’est un bon choix pour incarner ce nouvelliste à la recherche du succès, du vin et des femmes.

« La bibine coulait toujours. La blondinette était partie avec quelqu’un d’autre. Le juke-box gueulait. Timmy racontait. La nuit tombait. On était en pleine forme, on a continué dans la rue, à la recherche d’un autre bar. Il était 10 heures. On tenait à peine debout. La rue était pleine de voitures. »

Des femmes, ou plutôt une seule, Jan. Une Jan amoureuse de Hank et aussi bonne à la descente de bouteille que lui. Deux êtres paumés qui boivent du vin rouge, baisent un peu, et fument des cigarettes au lit.

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16 mai 15

Le Live : Corbeau Blanc

Ce soir, je vous quitte… Je bois quand même une Gouden Carolus avant. Et puis je regarde les corbeaux voler au-dessus de ma tête. Pourquoi j’aime cet album ? Hein ? Tu peux me le dire ? Moi, je n’arrive pas à me l’expliquer. D’ailleurs, j’ai arrêté de chercher toute raison dans mes goûts musicaux. Pourquoi l’émotion survient à tel moment ? Pourquoi ma bouteille est déjà vide ? Pourquoi je philosophe un samedi soir à me poser tant de pourquoi ? Pourquoi j’aime les corbeaux ? Hein ? Bon, OK, je crois qu’ils me donnent un peu la frousse ces corbeaux noirs. Imagine une volée de corbeaux noirs assoiffés de sang et de Carolus d’or, le regard vitreux d’un jaune illuminé, foncer sur toi et sur ta bouteille dorée. Putain, j’ai l’impression d’être dans un film d’Hitchcock. Et ça me fout les j’tons. Viens, je m’envole, le soleil se donne…

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14 mai 15

Dans les forêts de Sibérie [Sylvain Tesson]

« Il fait -33°. Le camion s’est fondu à la brume. Le silence descend du ciel sous la forme de petits copeaux blancs. Être seul, c’est entendre le silence. Une rafale. Le grésil brouille la vue. Je pousse un hurlement. J’écarte les bras, tends mon visage au vide glacé et rentre au chaud.

J’ai atteint le débarcadère de ma vie.

Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure. »

Aucun train, aucun bus pour me déposer au milieu de nulle part. Juste un camion et son chauffeur russe qui accepte de m’abandonner au pied de cette cabane. L’arrière remplie de provisions, tenir six mois, avec des centaines de bouquins – de tous genres, des soupes lyophilisées – de tous goûts chimiquement aromatisés, des pates – de toutes formes et des litres de vodka – de toutes contenances. Une passion justement pour la vodka et ce besoin vital de se retrouver seul avec son verre à la main, de parler avec son soi-intérieur et découvrir la vérité profonde, celle de l’intérieur du cœur. Le sang bat, deux tons en-dessous, comme si lui aussi est gelé par cet apport soudain de glace dans l’atmosphère. D’où la vodka, anesthésiant antigel nécessaire à la survie de cette solitude choisie.

« Promenade sur le lac, après le thé matinal. La glace ne craque plus car le thermomètre se maintient bas. […] J’avance vers le large. Sur la neige, avec un bâton, je trace le premier poème d’une série de « haïkus des neiges » :

Pointillé des pas sur la neige : la marche

Couture le tissu blanc.

L’avantage de la poésie inscrite sur la neige est qu’elle ne tient pas. Les vers seront emportés par le vent. »

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10 mai 15

Les Aventures de Tom Sawyer [Aya Shirosaki]

Je me vois très bien en culotte courte à courir le long du Mississippi, faisant la course à un de ces majestueux bateaux à roue. Une fumée s’élève de sa cheminée centrale, la roue tourne alors que la sirène montre sa présence aux balbuzards et hérons venus s’abreuver avant de poursuivre leurs migrations. Une course folle qui m’emmène à la poursuite de Tom Sawyer et son copain Huck, mi-vagabond, mi-bâtisseur de cabanes en bois. Je l’avoue, j’ai toujours eu un faible pour ces deux-là quand j’étais gamin. Quel garçon n’a pas rêvé d’être à leur place, préférant s’inventer de nouveaux mondes plutôt que de rester cloitrer dans une classe fermée avec une vieille institutrice, méchante et acariâtre – pour ne pas dire mal-baisée ou pas-baisée-du-tout.

« N’oublie pas que pour deux versets appris, tu auras droit à un bon point bleu !

Je sais, dix bleus valent un rouge, dix rouges valent un jaune… et au bout de dix jaunes, on reçoit une bible ! »

J’ai eu mal pour ce pauvre Tom, ses coups de règles ou de fouets sur les fesses. C’était à une lointaine époque où le châtiment corporel n’était pas encore tabou. Alors lorsque je vis la proposition de revivre ces instants de bonheur et d’insouciance le long du Mississippi, je n’ai pu refuser, sortant même ma bouteille de bourbon pour sentir l’odeur âpre de cette lointaine contrée. Tu me diras que j’aurais pu choisir un flacon de saké puisque ce soir, j’ai plongé non pas dans les eaux boueuses et tumultueuses du Mississippi mais dans la version manga, dessins de Aya Shirosaki, des aventures de Tom Sawyer, d’après l’œuvre, bien entendu, de Mark Twain.

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9 mai 15

Le Live : Better Way

Dans un nuage de poussière, l’esprit assoiffé, je gare dare-dare mon pick-up. Une rangée de Harley toutes plus rutilantes et chromées qui étincellent le parking de mille étoiles à la tombée de la nuit. Un néon rouge sang qui clignote, « The Chicken Church ». Un nouveau concept de taverne à méditation, me dis-je, plus spirituel que le « The Chicken Ranch », sans plus me poser de question. Questions bières de toute façon, il était temps que je fasse une halte sur la route, pose mon cul sur un tabouret collant en skaï et me jette une Rainier, pas exceptionnelle mais pas dégueu non plus. La Rainier, la bière de l’Amérique profonde. La dernière, je l‘avais bu avec Walt dans le Wyoming…

Je pousse la porte battante, et surpris par l’odeur qui y règne, lumières sombres qui distillent trop délicatement une ambiance feutrée. Pour une fois, cela ne sent pas le poulet frit, le graillon et la pisse chaude. Pas de traces de dégueuli non plus entre les tables. Ni de mecs bourrés qui braillent sur la serveuse en essuyant leurs mains sur sa jupe en jean et son cul. Non, à la place ce parfum de patchouli si sucré et presque écœurant que je n’ai d’yeux que pour la serveuse, espérant qu’elle me ramène ma bière illico, avant que je gerbe mon sandwich bœuf, oignons caramélisés et blue cheese de la veille.

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7 mai 15

Petits Oiseaux [Yoko Ogawa]

« Thui thui thui thui thui thuiuuu… »

Tu entends cette petite musique qui vient des collines. Un moment de bonheur, simple et bucolique, le chant de cet oiseau à lunettes. Que j’aime ce chant à mon oreille. Et malgré tout qu’il m’est difficile de te parler de ce roman qui m’a profondément ému. D’une grande tristesse, mais une belle tristesse. De celle qui donne encore foi à l’espèce humaine. De celle qui prouve que certains hommes sont encore pourvus d’une âme humaine.

Ce chant d’oiseaux résume la vie de ces deux frangins, inséparables comme un couple d’oiseaux. L’ainé, lui, ne connait que le langage « pawpaw », celui des oiseaux. Il les observe, il les imite, il les aime. Il est oiseau. Le  frère cadet est le seul à comprendre le langage de son frère. De là naitra une relation quasi fusionnelle entre les deux frangins. Et il deviendra, pour une génération d’enfants, « l’homme aux petits oiseaux », même – et surtout – après la mort de son ainé. Quelle belle histoire, magnifiée par la plume de Yoko Ogawa. Si triste mais si magnifique.

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4 mai 15

Every Thing Will Be Fine [Wim Wenders]

Sur une route enneigée du Canada – oui au Canada, il peut y avoir beaucoup de neige en hiver, et les voitures roulent encore, alors que dans ma contrée dès que quelques flocons apparaissent dans le ciel, cela devient un tabarnak de  bordel pas possible sur les routes, les camions sont couchés en travers de la route, les bouchons s’accumulent et mieux vaut dormir dans sa caisse que d’espérer avancer d’un kilomètre, mais bon, là je digresse, revenons à nos grizzlis – donc sur une route enneigée du Canada – putain que c’est beau ces paysages enneigés, oups excusez mon langage grossier, tabarnak que c’est magnifique ce pays sous la neige, et en automne aussi, et ça donnerait envie de s’y installer pour boire de la Chambly en péchant dans un trou dans la glace et en pensant à ma blonde en train de faire cuire des pancakes, tabarnak faut pas que j’oublie de passer à la cabane à sucre pour ramasser du sirop d’érable, mais bon, là je digresse encore mais du moment que je ne te raconte pas le dernier match de hockey pour lequel je ne connais pas toutes les règles mais ce que j’aime moi dans ces matchs de hockey c’est quand ça se castagne et que le sang coule sur la glace – donc sur cette route enneigée du Canada, James Franco – yes yes le même qui s’est coupé la main coincée plusieurs heures sous un rocher ou qui a appris à parler aux singes j’adore ce type, son sourire et ses pattes très sixty qui lui donne un air sexy mais bon le coté sexy dans un gars je m’en balance un peu – donc sur cette route enneigée du Canada, James Franco écrivain en mal d’inspiration tue accidentellement un enfant en train de faire de la luge sur un chemin où la circulation doit être aussi dense que les allers-et-venus des baleines à l’embouchure du Saint-Laurent. S’en suit, et c’est compréhensible une période sombre où l’auteur quitte sa femme, Rachel McAdams, se suicide – mais rate son coup sinon le film serait déjà fini et que le paysage n’a pas encore montré toute sa beauté ni ses sentiments, retrouve épisodiquement la mère de ce jeune garçon, Charlotte Gainsbourg – tiens donc elle n’a même pas de nom dans le film, on se contente de la regarder, et son regard en dit long, pas de haine, ni d’animosité, juste de la tristesse et de la fatalité, et la culpabilité de lire Faulkner au moment de l’accident, trouve une nouvelle compagne en la compagnie de Marie-Josée Croze, écrit son troisième roman qui deviendra un grand succès, tout comme les suivants comme si la mort accidentelle de cet enfant lui avait procuré une certaine aura dans l’écriture, comme si la création s’abreuve des malheurs de la vie. Bref, il revit, vit dans une belle et grande maison d’architecte, toujours plus de succès, un nouvel amour, et les retrouvailles avec Charlotte tous les 4 ans – oui l’histoire se joue sur plus de 10 ans et au passage je note que James Franco ne vieillit que très peu en une dizaine d’années, moins que Charlotte, moins que moi mais moi je n’ai pas le talent de James Franco alors ça se comprend…

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2 mai 15

Le Labyrinthe du Silence [Giulio Ricciarelli]

Ne cherche pas à reconnaître un acteur sur le générique, ou même le réalisateur. Pour ma part, tous inconnus aux bataillons, même à la Waffen-SS. D’ailleurs, ne serait-ce pas un premier film, d’une justesse rare qui apporte autant d’émotions que de d’interrogations, mené à un rythme qui ne ménage pas le suspens. Et un film allemand, d’autant plus, loin d’avoir l’austérité d’un Derrick. Et là est toute la référence. 1958, l’Allemagne et son passé. Une question qui va s’insinuer dans la tête de ce jeune procureur allemand, ambitieux qui vient de clôturer brillamment une affaire d’excès de vitesse : est-ce que nos parents sont tous des SS ?

Quelques années après le procès de Nuremberg mené par les Alliés, les allemands oublient le passé et tentent de se réconcilier avec leur histoire et que l’administration allemande ne bougera pas pour aller chercher le docteur Mengele, exilé argentin, ou ses autres disciples. Auschwitz ? Tu connais… ou pas. Vers cette fin des années cinquante, et pour cette jeunesse allemande, ce lointain lieu n’a pas plus de signification qu’une villégiature où certains prisonniers ont fait un « séjour ». Jeunesse qui préfère boire, fumer et écouter de la musique subversive ou libératrice – pire du jazz ! – et anciens qui préfèrent ne pas remuer la boue des méandres de la mémoire.

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1 mai 15

Love Songs : Cowboy Movie

Un appart’ miteux qui lorsque je ferme les yeux se transforme en ranch majestueux. Un ranch sans nom, mais peu importe le nom, c’est juste pour garder l’anonymat et la solitude d’un tel lieu. Manquerait plus que des bouseux viennent étancher leur soif sans essuyer leurs sabots, les malpropres.

Un type que je ne devrais pas dire miteux mais lorsqu’il ferme les yeux, il serait capable de se prendre pour un cowboy. Un vrai, avec stetson et santiags, qui crache par terre, le teint halé par le soleil d’été du Wyoming. Avec des mains calleuses et des biceps aussi gros que ses mollets. Et le cowboy a de gros mollets à force de courir après toutes les bisonnes en rut’. Et ce soleil qui te tanne le cuir…

Justement le soleil s’est éteint, laissant place à la pureté de la lune illuminant un troupeau de bisons. L’heure est propice à se faire des films dans cette immensité solitaire. Et le film de ce soir se compose de deux verres de bourbon et d’un rocking-chair sur la terrasse. Il se balance, faisant tourner le liquide ambré dans son verre, humant le fumet du bourbon, respirant l’odeur de l’herbe verte et des bouses fraiches. Balance, chaloupe, balance. Il ferme les yeux. Cowboy qui médite mais ne dort pas, cowboy movie.

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