24 avr 16

The Cut [Fatih Akin]

Le 24 avril 1915, les arméniens chrétiens sont déportés par l’empire Ottoman. On parle de plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils sont acheminés vers le désert, longues marches de la mort. Massacrés, fusillés, égorgés le long des routes caillouteuses, le sang s’infiltre dans la roche. L’horreur d’un génocide est en marche.

Ce mois d’avril 1915 est donc le point de départ du réalisateur d’origine turque, Fatih Akin. Un siècle après, il revient donc sur les traces de ces victimes pour un hommage au peuple arménien.

Le point de départ du film où ce bon père de famille, Nazareth, se retrouve séparé de ses deux filles, se retrouve à casser des cailloux dans le désert, se retrouve à moitié égorgé dans le désert. Tahar Rahim restera muet pendant tout le reste du film, un bien pour un mal, puisqu’il aura le droit de continuer son long chemin. Il croisera la route de Simon Abkarian, arménien d’origine qui porte comme à chacun de ses films tout le poids de son peuple. Ses filles ont été épargnées, commence alors un lointain périple et le début d’un road-movie.

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19 avr 16

Desierto [Jonas Cuaron]

Mets le pack de Corona au frais, je t’emmène pour une longue traversée du désert, el « Desierto » comme on dit là-bas avec l’accent. Tout commence tranquillement, une vieille camionnette, à son bord de passeur, et derrière une quinzaine de migrants mexicains assis chaotiquement en attendant de passer la frontière. Le soleil s’étend sur cette longue pleine désertique, des traces de sel, du sable qui s’envole, de la poussière qui pique à la gorge. Le moteur lâche et les migrants sont contraints de finir leur pérégrination à pied. Le rêve américain commence par une bonbonne d’eau à défaut d’une bière bien fraîche.

De l’autre côté de la frontière, un vieux gringo, genre texan tatoué et plutôt raciste, se ballade avec son chien hargneux. Une petite partie de chasse. La troupe qui passe dans sa ligne de mire. Putain, c’est son pays et les chicanos n’ont rien à foutre sur ses terres. Le carnage commence. Jeffrey Dean Morgan, légèrement moins sympathique que dans Grey’s Anatomy, joue parfaitement le rôle du salaud, du connard, du texan, le genre à voter Donald Trump aux prochaines élections.

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17 avr 16

Martine, petit rat de l’opéra [Gilbert Delahaye]

C’est avec un peu de fébrilité que je commence la lecture. Démarrer avec le tome 22 et pourtant même pas peur ! Vais-je réussir cependant à comprendre l’histoire, à décrypter la psychologie des protagonistes, à pénétrer l’intimité de l’héroïne, lorsqu’elle met ses chaussons de danse, lorsqu’elle enfile son collant, lorsqu’elle noue ses cheveux en chignon, très années cinquante.

Première page, j’y suis. Pas de résumé des vingt-et-un épisodes précédents mais le descriptif des « héros » de cette bande dessinée. Ouf, je suis sauvé. Martine,  bien sûr. Elle, je crois que je l’aurais reconnu. C’est que j’ai du vécu ! Plus un peu de perspicacité et de nombreuses années d’études sur le banc de l’école, du lycée, de la faculté (oui, j’en ai connu des radiateurs). Se présentent aussi Patapouf, le petit chien, et Moustache, le petit chat malicieux et coquin. Et je n’oublie pas Katia, la maitresse de danse de Martine. Bonjour, Katia, moi c’est le Bison. Un verre de vodka après le cours, ça vous dirait ?…

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14 avr 16

Kokoro [Delphine Roux]

A la question peut-on écrire un roman japonais lorsque l’on est née à Amiens, Delphine Roux décline la plus belle des réponses sous sa plume digne d’une nouvelle nippone. Kokoro est une minuscule œuvre qui parle de cœur et d’âme sœur. [Kokoro] c’est les battements de ton [cœur], mais c’est aussi les reflets de mon [esprit]. Et vice-versa, recto-verso, ainsi ton esprit est relié à mon cœur, comme une dépendance orchestrée par un doudou ou une poupée vaudou.

Koichi et Seki ont vécu une partie de leur enfance avec leur grand-mère, suite au décès de leurs parents brûlés par les flammes de la passion et d’un théâtre. Depuis ce drame, Koichi s’enferme dans sa solitude, Seki s’éloigne de son humeur joyeuse. Les années passent, Seki coupent les liens, la grand-mère est internée en maison de retraite, et Koichi végète dans sa solitude.

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11 avr 16

Summer [Alanté Kavaïté]

L’Europe s’ouvre et je pose pour ce qui semble être une première les sabots en terre lituanienne. Un soleil nordique éblouissant, une chaleur pénétrante et deux jeunes filles s’aimant. Sangaïlé passe une nouvelle fois ses vacances avec ses parents dans une villa de bord de lac. Mais à 17 ans, la communication mère-fille n’est pas vraiment à son apogée. Et à 17 ans, le mal-être de l’adolescence est perceptible, n’en témoigne les scarifications sur ses avant-bras faites au compas.

Elle regarde le ciel, ces rayons du soleil qui lui chauffe le cœur solitaire et l’âme en peine. Les avions font des cabrioles dans le ciel, meeting aérien qui doit réunir quelques lituaniens perdus dans cette campagne du bord d’un lac réchauffé par une centrale thermique. Un sourire, celui de Austé, à l’opposé de Sangaïlé. Elle est belle, elle est enjouée, elle est féminine, elle pétille de vie. Ce regard, ces yeux, et l’amour s’ouvre à eux pendant cet été, loin de Vilnius. Loin des coups de poing, proche des coups de cœur.

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8 avr 16

L’adieu à Stefan Zweig [Belinda Cannone]

Ce soir, je t’emmène à la rencontre de Martha et de son amant archéologue. Un petit tour au Brésil aussi. Et en Allemagne ou en Autriche, de toute façon c’est pareil, à une certaine époque, y’avait des teutons et y’avait de la bière. Aujourd’hui, il ne reste que la Paulaner et Martha. Et un bretzel !

Martha, une jeune femme, littéraire, écrivaine, philosophe même à ses heures perdues. A la bibliothèque, elle croise le regard de ce type, un brun mystérieux, archéologue de profession dans le genre Indiana Jones, jeune et beau, pas vieux à lunettes. Un verre de vin après la fermeture, un restaurant, des jambes qui se croisent et se touchent sous la table, et puis cette idée : et si j’écrivais un livre sur les derniers jours de Stefan Zweig ? Pourquoi pas, bonne idée même je dis. Un suicide qui laisse en suspens beaucoup de questions, une mort qui apporte peu de réponses. Juste l’imagination et le fantasme de Martha sur la moiteur ambiante de Pétropolis. Tiens à propos de moiteur, la passion zweigienne faisant monter la température, tu me sers une Paulaner, à boire dans la profondeur de tes yeux ?

« Maintenant que mon livre a vraiment démarré je peux t’en parler un peu mieux. Tu te souviens de ce soir, dans le bar américain, tu t’en souviens bien sûr, ce premier soir, nous avions parlé de Zweig. Je ne sais plus très bien pourquoi, tu avais évoqué les suicides des intellectuels et des artistes des années 30 et 40. Tu avais dit Zweig est parti au Brésil je crois et il s’y est suicidé. Juste une phrase. Nous étions dans un restaurant, près de Villefranche, je voulais t’expliquer la sensation que me donnait l’horreur, l’impensable, c’était dans un restaurant délicieux, rien n’empêche de penser à l’horreur, surtout pas le bonheur, je disais je ne sais pas comment dire ce vide qui s’ouvre sous moi, en moi lorsque j’essaie de faire entrer dans ma tête cette série de données dont le tout est égal à l’horreur, l’Holocauste par exemple, comment ne pas y penser et comment renoncer à comprendre, mais quelle leçon à tirer, quel apprentissage en retirer, comment le faire entrer dans ma tête, où ? Rien n’est prévu pour ça, qui s’offre à présent à la contemplation de l’esprit et se refuse pourtant au classement, qui ne peut plus ne pas avoir été et dont la mémoire souffre d’avoir à se charger. On s’explique presque toutes les douleurs, les amours perdus, la mort des êtres chers, les accidents stupides, ou plutôt on ne s’explique rien, on se passe d’explications, on ne croit pas qu’elles soient nécessaires, ce sont simplement les blessures, elles ont une place réservée, d’office, elles se passent de commentaires. Mais cette violence de l’horreur n’a pas de place prévue, aucun tiroir pour l’accueillir, elle se dresse devant moi comme une abominable chimère, inconcevable, inconçue, et la pensée se tord de douleur devant cet objet réfractaire qui ne cesse de voltiger devant mes yeux. »

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6 avr 16

Des Vies et des Poussières [Louis Chedid]

« Les larmes qui coulent sont amères, mais plus amères encore celles qui ne coulent pas. »

J’ai toujours un peu d’appréhension à ouvrir un recueil de nouvelles. D’autant plus si l’auteur est français, puisque les nouvelles ne font pas vraiment recette, comme si ce mode succinct était devenu indigne du monde littéraire contemporain. Pourtant, quel meilleur exercice pour démarrer une carrière d’écrivain, pour se faire un nom dans la littérature ou même pour exercer son talent de chute que de scribouiller quelques nouvelles au fil de sa vie ou de sa carrière. Raconter « Des vies et des Poussières » c’est comme tremper ses lèvres dans son verre de bière. Toujours une petite crainte qu’elle soit amère, trop sucrée ou pas assez houblonnée. Qu’il lui manque je ne sais qu’elle grain pour qu’elle ne te paraisse moins fade. Alors, je commence la première nouvelle comme la première gorgée de bière. Il faut la savourer et ne pas la boire d’un trait, comme si j’étais assoiffé ou en manque de littérature. La première sensation qui me vient à l’esprit : « pas mal, pas mal du tout même ». Elle a une certaine fraicheur et pourtant elle m’évoque des souvenirs anciens, ceux d’un Brautigan par exemple. Ah… Richard Brautigan, le gars qui excelle dans l’art de la nouvelle, le maître incontesté même. Attention, ne t’emballe pas non plus. Je ne dis pas que Louis Chedid est de la trempe du nouvelliste américain, mais certaines de ses chutes, parfois incongrues, parfois saugrenues, me font dire que le père Chedid a un certain talent pour cet art, car il est oh combien difficile de finir une nouvelle.

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1 avr 16

Different Trains [Steve Reich]

Je ne compte plus le nombre de voyage à bord de ce train, seconde classe. Le nombre de fois que je me suis retrouvé à quai, perdu entre les soleils d’une retrouvaille et la tristesse d’une séparation. Prendre le train à ce pouvoir antonymique, de rassembler des sentiments et de troubler l’existence des âmes. Symbole d’amour ou de passion, comme dans un roman du passionné Zweig, image d’horreur d’un convoi de déportés, terminus Auschwitz. Train pour bétail.

Aux commandes de la locomotive, Steve Reich, compositeur new-yorkais, se classe dans la musique contemporaine dite minimaliste. En contrôleur, Pat Metheny et le Kronos Quartet. Cette œuvre aussi magistrale que fascinante, aussi troublante qu’énervante fut d’abord une commande pour le Kronos Quartet, quatuor à cordes, à l’origine, deux violons, deux violoncelles. La musique en est presque répétitive, et c’est en cela qu’elle me fascine. Elle est énervante dans les aigus, à la limite de la magnificence d’un larsen contrôlé. Ticket s’il vous plait, me demande la contrôleuse dans son uniforme bleu soulignant ses formes et son sourire ! Elle me sort de ma torpeur, mais je ne peux résister à me plonger dans son regard, ou plus bas. Mais comment lui en vouloir? Elle ne savait certainement pas que cette répétition m’hypnotise à chaque écoute, plus que le bouton de sa chemise prêt à sauter. J’en raterai presque l’arrivée en gare. Gare du soleil, des embruns chauds du sud. Heureusement, moi, j’ai le pouvoir de choisir ma destination et de descendre avant son fatal terminus, Auschwitz, tout le monde descend. Même le bétail.

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29 mar 16

Le Facteur Sonne Toujours Deux fois [James M.Cain]

« - Je vous répète que je suis aussi blanche que vous.

- Mais, voyons, vous n’avez rien d’une Mexicaine. Elles ont toutes de grosses lèvres, des jambes énormes, des seins sous le menton, une peau jaune, des cheveux gras. Vous n’êtes pas comme ça : vous êtes mince, vous avez une jolie peau blanche et vos cheveux sont fins et bouclés. La seule chose que vous ayez comme les Mexicaines, ce sont les dents. Elles ont toutes des dents blanches, il faut le reconnaître ! »

STOP. Je rembobine le film. REPLAY. Jessica Lange sur la table de la cuisine couverte de farine – une tarte aux pommes ? la reine des pommes – et moi la prenant dessus par devant ou derrière, mes souvenirs restent vagues sur le sujet. (oui, je sais, avant il y a eu Lana Turner, mais je ne l’ai pas vu ; d’ailleurs petit aparté, qui a revu Jessica Lange depuis qu’elle s’est faite violer par King Kong ?). Pas de quoi la confondre avec une mexicaine pourtant. Peu importe. Penelope Cruz peut bien venir la remplacer aussi, ça me fera aussi bien l’affaire. Parce que c’est l’histoire d’un paumé, dans un trou perdu d’une Californie poussiéreuse. Elle fait du pain perdu dans son restaurant du bord de route. Avec le grec, Demis Roussos, Papadiamandis ou Nick Papadakis (peu importe, les grecs se ressemblent tous, poilus comme des grizzlys. Nouvel aparté, de tout façon t’es pas pressé, Nana Mouskouri est née la même année que le roman, ça te donne une idée du siècle dont l’histoire se découle). Sauf que le Nick, un peu macho, il n’est pas franchement à la bonne pour satisfaire les pulsions de la belle Cora (qui ne travaille pas dans un supermarché – puisque je t’ai déjà dit qu’elle cuisinait dans ce petit routier du bord de route au milieu de la poussière et des cactus). Et moi, Cora, elle me botte un max. Surtout depuis que j’ai vu que King-Kong voulait se la faire.

« – Oh ! oui, Frank, oui.

J’étais étendu sur elle, nous nous regardions dans les yeux. Nous étions serrés l’un contre l’autre, essayant d’être plus unis encore. L’enfer aurait pu s’ouvrir devant moi alors, je n’en aurais pas bougé. Il fallait que je l’aie, même si on devait me pendre pour cela. Je l’ai eue. »

Oui, ce soir, appelle-moi Frank.

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27 mar 16

Le Couvent de la Bête Sacrée [Norifumi Suzuki]

Le hasard de la programmation de mon ciné-club au canapé couleur taupe a voulu que j’enchaine les films sur les nonnes. Après donc, la version espagnole de l’église catholique façon Buñuel dans « Viridiana », je change de registre tout en conservant le plaisir de la nonne pour voir comment est perçue l’église catholique au Japon. Et le changement est, disons, radical. Là-bas, au pays du soleil levant, point de prêtre pédophile, mais juste un révérend père qui sévit ses vices dans un couvent de nonnes et n’hésite pas à donner de sa sainte semence pour les mettre en cloque. Dieu aie pitié de son âme pour ce film Ôtement blasphématoire mais Ô combien jubilatoire.

Mise en garde de rigueur, j’apprends que ce film appartient à la catégorie (oui, oui, c’est à peine pensable mais il existe une catégorie pour ce genre de films) « nuns sexploitation movie » ; en français « nonnesploitation » ! En résumé, cela signifie que les nonnes ne sont pas loin d’être de pures chaudasses. Du moins vu par l’œil lubrique et fiévreux de son réalisateur Norifumi Suzuki, grand spécialiste de films sur les bandes de filles. Et je vais te dire un secret, ne le souffle pas l’oreille du Seigneur qui pourrais me jeter un blâme à défaut de m’envoyer en Enfer, mais j’ai adoré cette version « légèrement » subversive et sulfureuse de la religion. Je dois par conséquent préciser pour ma défense que Yumi Takugawa est une novice, magnifiquement belle, peut-être même trop pour s’enfermer dans un cloître, mais ce « couvent de la bête sacrée » me donnerait envie de devenir curé et de plonger mon âme derrière ces hauts murs et communier avec l’esprit sain et les seins des nonnes – nonnes qui soit dit en passant ne manquent pas de seins tout en priant leurs saints.

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