27 mai 16

Yacaré – Hot Line [Luis Sepulveda]

« Dany Contreras la regarda dans les yeux. Ces pupilles vertes l’observèrent depuis des territoires si lointains qu’il frissonna et pour échapper à toute tentation de pitié tardive, il se mit à marcher vers l’hôtel, vers la chaleur du bar et le whisky, pour se sentir à l’abri du froid, qu’une fois de plus il haïssait de toute son âme. »

Première question que je me pose à ton propos : sais-tu ce qu’est une hot line ? Je n’en doute pas une seconde, c’est comme un hot dog, la saucisse bien chaude mais le pain reste virtuel. Du sexe dans un téléphone, mais bon ce n’est pas nouveau.

Du coup, je prolonge le test, non je ne cherche pas à déterminer le potentiel de ton Q(i). As-tu déjà entendu parler du yacaré ? ah, ah. Je le savais. En fait dès qu’il est question sexe, tu es au rendez-vous mais pour connaître la faune amazonienne tu reste aux abonnées absentes.

« De même que les loteries et les bandits manchots ont encouragé la ludopathie sous licence d’Etat pour le plaisir des banques et des usuriers, les lignes chaudes, les téléphones roses, ont récupéré une pratique sexuelle vieille comme l’humanité, en la soustrayant à la condamnation ecclésiastique et à un apparent monopole de la jeunesse. Le grand problème c’est que la branlette a toujours été gratuite, et que maintenant en revanche, le sexe téléphonique la transforme en plaisir de luxe. »

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23 mai 16

Taj Mahal [Nicolas Saada]

Louise a 18 ans. Elle veut être photographe et si une nouvelle vie s’annonce devant elle avec le départ de ses parents pour Bombay et si la perspective de vivre dans un hôtel, même au nom enchanteur de Taj Mahal,  ne l’enchante guère, elle semble l’accepter et profite des couleurs et des senteurs de l’Inde pour prendre quelques clichés. Une nuit, tout bascule. Ses parents vont à une soirée, elle reste au palace. Des bruits sourds, explosions, coups de feu, tirs en rafale. Des terroristes ont investi le luxe de l’hôtel. J’entends les cris, je sens la peur, j’imagine déjà les nombreux corps de ces morts à l’aveugle barbare.

L’Inde et sa magie. Bombay et ses couleurs. Le parfum des épices, les palaces, le Taj Mahal. Les premières images qui me parviennent sont celles-ci. Qui ne rêvent pas d’aller visiter ce pays, en faisant abstraction de l’immense misère autour ? Sauf que depuis ce 26 novembre 2008, ce lieu est devenu le cauchemar vivant de Louise qui se raccroche à son téléphone, au milieu des cris et des pleurs et des peurs. Seule, enfermée dans un placard ou dans la salle de bain, elle vit de l’intérieur cette sombre attaque. Et si je ne vois rien, j’entends tout, et cela me terrifie encore plus. Le son est plus fort que l’image du sang qui dégouline. La peur sur les visages ressent toute la détresse d’une mort proche et certaine. Reste l’espoir. Faut-il s’y accrocher ? ou renoncer…

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21 mai 16

Ecoute le chant du vent / Flipper, 1973 [Haruki Murakami]

« Pourquoi est-ce que tu lis des livres ?

- Pourquoi est-ce que tu bois des bières, répliquai-je, sans même lui accorder un regard, après avoir avalé une bouchée de chinchard au vinaigre et une autre de salade de légumes. Le Rat s’absorba dans ses pensées, puis finit par me répondre au bout de quelques minutes.

- Avec la bière, ce qu’il y a de bien, c’est qu’elle ressort entièrement sous forme de pisse. »

Combien d’années attendais-je ce moment ? Attendre. Rêver. Fantasmer même. Plusieurs années, facilement. Décennies même. Je me souviens encore de ce premier achat murakamiesque avant de m’enfermer dans une salle pour faire zazen. Non pas de kyosaku ce soir. C’était un titre plus qu’intrigant, une histoire de mouton sauvage, une course à travers le Japon, avec en toile de fond les sommets du mont Fuji. J’ai relu « la course au mouton sauvage » trois fois. A minima. Je le relirai, encore. Assurément, même. Alors c’est peu dire de mon attente et mon impatience à lire, à découvrir, les deux premiers volets de la trilogie dite du « Rat ». Et à me décapsuler une bière. Tous ces souvenirs m’ont donné soif. Tiens, et si je prenais une bière du Trièves.

« Tout au long de l’été, de manière obsessionnelle, nous avions éclusé en bière l’équivalent d’une piscine de vingt-cinq mètres et les coques de nos cacahuètes auraient pu tapisser le sol du J’s Bar sur une hauteur de cinq bons centimètres. Sans ces beuveries, l’ennui de cet été aurait été impossible. »

Je ne parlerai pas de premiers romans pour cette histoire mais d’un premier pied à mettre dans l’univers de Haruki Murakami. Deux nouvelles, que certains trouveront sans intérêt. C’est vrai ça, quel intérêt peut-on trouver à lire les histoires de cul d’un gars avec deux sœurs jumelles ensemble dans un même lit. Et cette passion pour le flipper – pour les plus jeunes d’entre vous, il s’agit d’une grosse machine qui fait un bruit dingue et que l’on s’évertue de remuer dans tous les sens pour pas que la boule d’acier ne tombe dans le trou. Aucun intérêt. Sauf pour un bison.

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19 mai 16

Une Histoire de Fou [Robert Guédiguian]

Une première partie, en noir et blanc, lumière magnifique sur Berlin, année 1921. Soghomon Tehlirian tue Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien. Un procès s’ensuit qui sera l’occasion de démontrer la cruauté de ces hommes tuant d’autres hommes, femmes et enfants compris. Le justicier devient héros pour tous les arméniens.

La couleur se fait avec l’accent du sud. Marseille, et les fins de phrases qui chantent. Une famille d’épicier arménienne, de nos jours. La mémoire de Soghomon Tehlirian est toujours dans le cœur des arméniens, et dans les chants de la grand-mère. Complainte de la douleur d’une blessure qui ne s’est jamais refermée. Mais le langage des années 2000 est bien différent. Les anciens ne veulent pas oublier, mais aussi pensent que la meilleure intégration est de se fondre dans le paysage local, en travaillant et en nourrissant sa famille chaque jour que Dieu crée. La nouvelle génération a un autre discours, en ces temps obscurs où le terrorisme est la nouvelle forme de revendication.

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16 mai 16

En Patagonie [Bruce Chatwin]

« La Patagonie ! s’écria-t-il. C’est une dure maitresse. Elle vous jette un sort. Une enchanteresse ! Elle replie ses bras sur vous et ne vous laisse plus jamais partir. »

Voilà. La décision est prise, je fous le camp en Patagonie. A la recherche du temps perdu ou de Florent Pagny. Un endroit loin de tout, et de tout le monde. Un lieu qui envoute, qui exaspère, qui enchante, qui rend fou. Une folie douce, celle de voir les vagues s’échouer sur le rivage écorché de la Terre de Feu, celle de traverser la solitude de la pampa et de rencontrer des brigands, des nazis et des juifs, des mormons et des brontosaures. Un vagabondage nostalgique dans des terres si lointaines qui ne peuvent qu’émouvoir le pauvre type assoiffé de bières et de voyages littéraires. Tiens, perdu au milieu de la pampa, un vent qui dépoussière le poncho et fait voler le panama, un bouge perdu, hallucination divine, je rentre et m’installe au bout du comptoir. Je commande une Voie Maltée. Au loin quelques nuées de fumée s’élèvent dans le ciel. Le vent hurle plus fort. Je m’attends à voir rentrer dans le bar aussi bien un berger qu’un général Pinochet. Où donc a-t-il parqué ses moutons ?

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14 mai 16

Elser, un héros ordinaire [Oliver Hirschbiegel]

Après la période de dénonciation, bien louable je te l’accorde, le cinéma allemand découvre les héros de ses temps obscurs. Des hommes ordinaires qui ont combattu le nazisme, à leur manière ou avec leurs moyens. 10 ans après « la chute », le réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel met donc en scène Elser, ce héros ordinaire.

Modeste menuisier, la trentaine, Elser a encore l’insouciance de sa jeunesse. Il joue de la musique dans les bals populaires, plait aux filles, boit quelques bières entre amis. Rien ne laisse supposer en lui un grand destin visant à changer l’avenir du monde. Tic-tac, les aiguilles de la montre tournent (est-ce dans le film, ou est-ce moi qui regarde s’égrainer les minutes ?) et lui vient cette idée de fabriquer tout seul, avec la mécanique précise d’un horloger suisse, une bombe visant le führer. Nous sommes le 8 novembre 1939, et à un quart d’heure près, l’Europe aurait pu voir son destin changer, grâce à cet homme.

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9 mai 16

Démolition [Jean-Marc Vallée]

C’est l’histoire d’un type qui a perdu sa femme dans un accident de voiture et qui se demande qui va pelleter maintenant la neige devant son garage. Heureusement, il n’habite pas le Canada contrairement à son réalisateur, Jean-Marc Vallée. Alors y’a pas de neige, mais le crash a bien eu lieu.
Du coup, pour se défouler, le beau Jake Gyllenhaal prend une masse et démolit sa baraque sur une musique sans faute de goût avec Aznavour en plus (tiens Aznavour, ça me rappelle un autre film québécois). Pas fou, mais un peu c.r.a.z.y. tout de même.

Il était passager, sa femme conductrice. Elle ne s’en sortit pas. Il fut indemne. Par quel chemin de traverse commence le deuil ? Il pourrait s’effondrer en larmes, hurler sa peine, plonger dans un profond désespoir. Chacun réagit à sa manière à de tels bouleversements. Lui, il commence à s’interroger sur son couple, sur l’amour qu’il avait pour sa femme, il commence à démonter son ordinateur, puis la porte des toilettes, avant de découvrir le bonheur de se planter un clou de 10 cm dans le pied et le défoulement à la masse.

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6 mai 16

Un Couple [Emmanuèle Bernheim]

Un homme, une femme, chabadabada. Sors ton kleenex, je vais te raconter une histoire d’amour. L’homme s’appelle Loïc, médecin, épaule large, teint hâlé. Elle, Hélène. Je l’imagine brune et pétillante, je lui reconnais même un certain charme. La beauté est avant tout dans la lumière qu’elle dégage et pas dans les critères esthétiques de la société (en tout cas, je ne la vois pas blonde à forte poitrine, mais peut-être que mon imagination peut me faire des tours). Donc elle a du charme mais elle semble un peu gauche. Bon, ok, lui aussi. Un couple de gauche – et je ne parle pas de politique, jamais, de toute façon je ne parle pas du tout, jamais. Mais revenons à ce couple. Un couple.

Ils se sont rencontrés, échangés des regards, des numéros de téléphone. Elle l’invite, un soir à diner. Il ne viendra pas. Il l’invitera un autre soir. Ils ne se toucheront pas. Tout juste une bise sur la joue pour se dire au revoir. Amabilité minimum de rigueur. D’autres rencontres, d’autres diners. Foie gras et champagne. Ou inversement. Ils se parlent à peine, se frôlent parfois. Il pense à son ex copain qui habitait les lieux avant lui, celui avec le peignoir bleu. Avait-il les yeux bleus ? Elle pense à… et bien en fait à pas grand-chose, j’ai du mal à la cerner, à la comprendre. Lui, je vois qu’il ne sait pas trop bien où il en est dans sa vie. Il voit Hélène, il voit Brigitte. Et puis après…

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5 mai 16

Constellations [Nick Payne]

Ce soir, je t’emmène au théâtre du Petit Saint-Martin pour un petit tête à tête dans les étoiles avec Marie Gillain. Décor minimaliste, lumière tamisée, mais depuis que j’ai vu les fesses de Marie dans « La Venus à la Fourrure », je ne lui refuse pas cette intimité.

Elle est astrophysicienne. Lui est apiculteur. Un barbecue, un verre, une rencontre, le début d’une histoire d’amour, banal. Un homme et une femme, deux pôles qui s’attirent et se repoussent, loi de la physique et du désir.

Mais au-delà des décors, et des acteurs, c’est bien le jeu de l’écriture qui sublime la pièce. Des situations répétitives, une note qui change et l’avenir s’en trouve bouleversé. Marie Gillain (que j’avais découverte dans le sublime et lent film « Landes ») plus habillée que dans la Venus (quel dommage dit mon œil lubrique), et Christophe Paou dont j’avais découvert sublimement sa moustache dans « L’inconnu du lac » (très beau et lent film au passage que je n’avais point eu le temps de chroniquer), sont excellents. Touchants, drôles, émouvants, dansants, pétillants comme les étoiles de cette constellations que je regarde haut dans le ciel, en pensant à toi ou aux extra-terrestres.

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3 mai 16

En Noir et Blanc [Plume Latraverse]

J’m’appelle Léon, Léon le caméléon. Entre chanteur et clown pittoresque vu de ma lointaine contrée. Du genre à imiter le cri de la mouette en train de faire l’amour par -30°C. Avec le tabarnak d’accent en plus. Accent poutinien même où je ne comprends qu’un mot sur deux (c’est quand même deux fois plus que les chansons des amerloks).

Hostie de crisse de câlice, qui m’a bu ma blanche de Chambly… ? Voilà que j’écoute ses parlages et voilà qu’on me siffle ma bibine en douce. Faut dire que quand la Plume se met à causer, je l’écoute sacralement, à en oublier ma bière surtout quand il écrit un poème pour sa blonde, avant qu’elle ne le quitte pour un joueur de ballon-balai, une bière à la main. Et quel poème ! Très inspiré, un matin assis à sa table en formica de la cuisine… ça s’appelle « Assis », tout un programme rien que le titre…

A force de boire pis d’être assis…

« c’est Paul Gauguin qui parle…»

A force de boire pis d’être assis

et pis d’manger des cochonneries

On vient qu’le cul nous élargit

et pis qu’le brain nous ramollit

A force d’être là pis de rien faire,

la boite à lunch nous traîne à terre

On devient de plus en plus CAVE

pis on s’dit « ouain mais c’est pas grave »

Pis c’est comme ca que p’tit à p’tit un gars vieillit,

et pis une fille aussi… didididi…

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