29 juil 15

En même temps, toute la terre et tout le ciel [Ruth Ozeki]

Comme une bouteille à la mer.

Une boite à bento échoue sur les rivages de Colombie Britannique. A l’intérieur un journal intime écrit en japonais qui appartenait à une jeune adolescente japonaise. En vieil obsédé que je suis, je l’imagine déjà dans sa tenue de lycéenne, jupe au-dessus du genou et longues chaussettes blanches.

« Donc, si vous êtes du genre à aimer les trucs bien dégueulasses, je vous le demande, fermez ce livre et passez-le à quelqu’un d’autre, votre femme ou un collègue. Vous vous épargnerez un mauvais moment. »

Autant dire que je referme de suite ce bouquin et que je refile le journal intime de Nao à ma voisine Ruth, d’autant plus que mon niveau de japonais connait ses limites.

Mais avant, je m’assois, la respiration posée. Posture de zazen pour laisser défiler les mots de Nao, laisser s’envoler les images de Ruth. Pour laisser m’imprégner de cette double atmosphère mi-japonaise mi-canadienne, la tristesse des êtres, la quête spirituelle des autres. Pour sentir le parfum irradié du Japon post-Fukushima qui s’entremêle à celui des pins et d’iode de la Colombie Britannique. Tabarnak – fallait bien qu‘il sorte, celui-là !

Et pour ressentir les émotions de ce témoignage.

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27 juil 15

La Rage au Ventre [Antoine Fuqua]

L’œil du tigre pénètre sur le ring, les lumières qui flashent, la foule qui beugle, mélange d’insultes et d’encouragements frénétiques. Les coups pleuvent, uppercut, jab, crochet. La sueur dégouline au rythme des gouttes de sang sortant de l’arcade ou de la bouche. Ça sent la virilité masculine, la bonne sueur et les grandes émotions.

Billy Hope, l’espoir d’un quartier, venu de la rue arrivée aux sommets du ring, champion du monde et une fastueuse villa, train de vie royale depuis que les titres s’enchainent comme les directs du gauche. Un concours de circonstance, altercation presque bénigne dans le milieu de la boxe, un coup de feu qui part. Elle s’effondre, au rythme du flot de sang se déversant de son abdomen sur le parquet. Sa femme, tabarnak cette belle Rachel McAdams, qui avait été jusque-là une aide précieuse pour Billy et sa carrière. La violence au fond de lui et les institutions judiciaires qui lui retirent la garde de sa fille. Billy Hope, le visage tuméfié par les coups, est l’archétype parfait du boxeur brisé, un magnifique perdant, saura-t-il se relever avant le dernier Knock-Out de sa vie.

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23 juil 15

Chamamé [Leonardo Oyola]

« Ils ne commencent jamais.

Ils explosent.

D’un coup.

Ils sont comme ça, mes rêves.

Je ne sais pas ce que signifie dormir sur ses deux oreilles.

Je n’arrive à fermer l’œil qu’après avoir descendu une bouteille de J&B.

Et depuis que le pasteur Noé m’a arnaqué, chaque fois que je ferme les yeux, c’est la même chose.

Chaque fois.

Grosso modo.

Ils ne commencent jamais.

Ils explosent.

D’un coup.

Ils sont comme ça, mes rêves.

D’abord mes mains jointes.

Comme si je priais.

Ensuite je les écarte pour ouvrir le rideau de perles qui tintent.

J’entre au Mogambo.

Le dernier bouge de Misiones.

Le dernier bordel du pays avant de passer la frontière avec le Brésil.

J’entre dans un enfer, l’Enfer plutôt, et j’adore me vautrer dans ses flammes.

Me mettre le feu pendant que je cajole les doyennes.

Azucena, Samantha et Claudia.

Leur mettre le feu, ma fièvre, même les plus jeunes y ont droit.

Eli, Romina, la blonde Jessica et Monika avec un k.

Ça ne commence jamais.

Ça explose.

D’un coup.

Les « filles ».

Il commence ainsi, ce roman. Comme une explosion, comme une giclée de foutre. Dès la première page, tu sais que tu vas boire et baiser dans un univers de violence sous la moiteur argentine. Un road-movie-book à travers la pampa. Comme dans un rêve, mais d’une violence fracassante. Parce que Noé prêche au volant de son Arche. Une Arche conduite par « Perro ». Ces deux-là se sont rencontrés en taule et ont tabassé pas mal de paraguayens. Tatoués et déjantés avec une certaine idée de la spiritualité et un code de l’honneur toujours bafoué suivant les circonstances. La route est parsemée d’embuches, la vengeance sera au bout de la route avant d’atteindre la triple frontière avec le Brésil et le Paraguay, la violence se déchainera à chaque tournant.
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20 juil 15

La Végétarienne [Han Kang]

C’est l’histoire de ma femme qui a décidé de devenir végétarienne. A priori rien contre, je peux moi aussi me passer de bœufs aux hormones ou de poulets  à la dioxine. Sauf que, parce qu’il y a toujours des mais dans l’insatisfaction masculine, elle n’a plus de seins depuis qu’elle ne mange que de la verdure. Merde, quoi, un homme a toujours besoin de téter les seins de sa femme ! Le pire, c’est que les relations sexuelles ne l’intéressent même plus. Elle se sent devenir « végétale ». A force de ne se nourrir que d’eau fraiche. Mais sans amour, la vie n’est plus une vie.  Et en plus, au moindre rayon de soleil, elle se fout à poil pour capter l’énergie et faire monter la sève qu’elle a en elle. La tête en bas, les pieds en l’air. Une folle ! A faire interner d’urgence.

« Des tiges brunes et persistantes vont-elles pousser sur elle ? Des racines blanchâtres vont-elles s’élancer de ses mains pour s’ancrer dans la terre noire ? Ses jambes vont-elles se tendre vers le ciel et ses mains vers le noyau de la Terre ? Sa taille, étirée jusqu’au point de rupture, va-t-elle supporter ces forces antagonistes ? Lorsque la lumière descendant du ciel va traverser Yônghye, l’eau jaillissant de la terre fera-t-elle naître des fleurs dans son entrecuisse ? Son âme avait-elle eu la vision de tout ceci lorsqu’elle était ainsi dressée, les mains au sol ? »

Voilà donc la première histoire de ma vie – ou de ma femme qui ne mangeait plus rien du tout et qui par conséquent ne me faisait même plus à manger. Tu me diras, vu de ton œil lubrique, pas très passionnant cette histoire de folle plate comme une limande et qui en plus ne mange même plus de poisson. Elle est folle, elle est végétarienne. Point final.

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16 juil 15

Love & Mercy [Bill Pohlad]

Une chaleur torride, la peau moite, le ventre qui frétille. Un besoin se fait ressentir, dès que la température devient positive : aller voir des bikinis. Direction la Californie, ma planche de surf dans le pick-up, les blondes siliconées, un disque des Beach Boys pour me mettre dans l’ambiance. Girls, girls, girls yeah I dig the…

Ah les Beach Boys, la plage, un feu de camp qui crépite et des filles à demi-nues qui dansent autour, légèrement bourrées. Une belle vie, genre  California Dreaming. Cheveux longs et muscles bandés jouant de la gratte, une bière à mes pieds, deux yeux noirs qui me fixent, deux longues jambes qui m’encerclent, le joint tourne de lèvres en mains, la musique tourne, et si on se faisait un morceau de Sergent Peppers ? Le sable, ça gratte un peu quand ça rentre dans le maillot. Ben, enlève ton maillot, faut avoir l’esprit pragmatique et les idées claires. A Bar bar bar bar Barbar Ann. Bar bar bar bar Barbar Ann…

Brian arrive, l’un des frères Wilson, des idées qui lui remplissent la tête, des idées comme des voix qui ne le quittent plus, des cymbales, des chœurs, des trains qui passent, des chiens qui aboient, est-ce qu’on peut amener un cheval dans le studio et le faire hennir en galopant ? Il est fou ce Brian avec ces idées presque saugrenues, mais quel génie musicale. Parait-il… Habité par Dieu ou d’étranges voix. God only knows. God only knows what I’d be without you…

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13 juil 15

Réalité [Quentin Dupieux]

Les fins cinéphiles auront déjà aperçu l’absurdité des films de Quentin Dupieux. Pour preuve, « Rubber », un pneu héros de son précédent film qui prend vie et tient la dragée haute aux plus grands des acteurs. Il parait que Georges Clooney et Brad Pitt ont refusé de tourner avec ce pneu qui tourne justement trop bien tout au long du film.

Oublie maintenant les cascades de l’hévéa dans le désert californien. Revient à « La réalité »., pures fantasmagories du réalisateur. Fantasmes ou cauchemars, rêves ou illusions. Tout se mélange, tout est réel, mais tout parait sortir d’un rêve. A moins que cela soit l’inverse, le rêve qui se déverse dans la réalité quotidienne de ta vie – ou de celle de Jason (Alain Chabat), caméraman qui n’a qu’un seul rêve : pouvoir mettre en scène son premier film d’épouvante. Pragmatique, il se tourne vers une vieille connaissance, Bob Marshal (Jonathan Lambert), riche producteur partiellement déjanté. Mais Jason a l’idée de la mise en scène et le sens du cadrage : un scénario insolite – aussi béton qu’avec Toniglandyl – dans lequel les télévisions s’en prennent aux spectateurs grâce à leurs ondes. Dzzzz dzzzzz ddzzzzzz. Elles déversent leurs ondes dans le cerveau humain pour faire griller ses neurones. Carrément surréaliste. De la science-fiction qui me fout les jetons : la télé qui rend idiot. Hou que ça fait peur, effrayant même. Si un jour cela se sait, ça fera boom de l’autre côté du téléviseur. Néanmoins, Bob accepte de produire le film de Jason qu’à une seule et unique condition : trouver le cri parfait, celui qui fera date dans l’histoire du cinéma, celui qui remportera l’oscar du meilleur gémissement dans un film. Jason, qui ne dispose que de 48 heures dans sa quête du geignement ultime, commence à s’entraîner.

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9 juil 15

Le Maquilleur d’Étoiles [Joel Cano Obregón]

La Havane, 1978.

« Dès le premier instant, je reconnus le territoire. C’était le ghetto réservé aux folles, aux tantes, aux pédales, aux oies, aux juments, aux tutti-frutti, aux canards, homosexuels, pédés, enculés, volaille, volatile de bord de mer ou de trottoir… enfin, un océan de définitions interminable et impossible à embrasser dans toute son étendue comme cette nef dans laquelle évoluaient, telle une fourmilière sinistre, plus de soixante-dix versions du même : hommes qui aimaient les hommes ; que ça s’appelle homosexualité, inversion, pédérastie ou enculage. »

Quand on rentre dans une prison, il faut savoir se faire respecter si tu ne veux pas crouler sous les emmerdes, les immondices et surtout si tu ne veux pas ouvrir ton cul à toutes les pédales pendant le reste de ton incarcération. Une fois que tu as assimilé ce précepte, sers-toi en dès le premier jour. Et là commence le véritable apprentissage de la vie dans les prisons cubaines, enclos réservés aux pédés et aux tantes. La loi du plus fort ou du plus sournois. Rapide présentation à la Reine, perruque de Marylin et grosse dindonne, celle qui semble détenir le pouvoir de l’intérieur. Normal. Elle te demande de le sucer. Normal. Tu t’exécutes, lentement, avec la langue, et clac, avec les dents, tu lui bouffes sa bite de chienne.

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6 juil 15

Kundo [Yun Jong-bin]

Les puissants oppriment les faibles. Les riches exploitent les pauvres. La culture du riz peine et les récoltes des paysans reviennent en totalité aux nobles et fonctionnaires corrompus. Que faire sinon la révolution ?

Une histoire contemporaine ? Non, non, non, ou peut-être une allégorie de notre quotidien. Les nobles du Royaume exploitent tant la misère du peuple que ce dernier doit soit se soumettre et devenir esclave de ces maîtres, soit s’exiler dans les montagnes et espérer rejoindre la troupe des Brigands, des hors-la-loi prêts à tout pour rétablir la justice et répartir les richesses.

Des sabres et des samouraïs, des têtes tranchées et des chignons décapités. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas fait un film d’époque et de samouraïs dans la lignée d’un Kurosawa. A la différence faite que le film vient de Corée du Sud, et qu’il ressemble plus à un western spaghetti qu’à un véritable film de kimonos et d’épées.

A commencer par le générique, cette chevauchée où sont présentés les principaux protagonistes brigands, mention spéciale pour le Boucher. Oui, oui, oui, c’est bien un western, grand hommage au bon à la brute au truand et les clins d’œil aux films de Leone et d’Eastwood sont nombreux. Alors un western coréen où les flingues et les éperons sont remplacés par des katanas et des zooris, ça ressemble à quoi ?

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3 juil 15

L.A. Woman [The Doors]

La fin est proche. Juste au bout de la route. La barbe foisonnante, les cheveux hirsutes, la sono à fond dans la Torino. L.A. Woman, l’album rouge. 39° à l’ombre, le cactus asséché, qui s’y frotte ne s’y pique plus, par la bière, la vodka le gin la cocaïne le mezcal. Ride the snake. Caramba. Le soleil brûle le volant, le cuir tanné, la légende du lézard s’est assombrie sous les mirages ensoleillés du désert de Mojave. Le moteur vrombit, dernière chevauchée pour soulever la poussière avant d’en devenir une. Dernières traces sur l’asphalte fondant. Le Whiskey Bar et ses tabourets volants, ses tables collantes, le blues qui s’y déverse. C’était hier, c’était 100 miles avant, une époque où le lézard remuait encore sa queue. Le soleil, boule de feu incandescente, flotte dans cette atmosphère lourde. Hallucinations diverses, les blondes et les brunes qui défilent au Morrison Hotel et le blues dans un même tempo. Lumières tamisées, bourbons caramélisés, draps excités.

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2 juil 15

Ardor [Pablo Fendrik]

La Justicia de Los Débiles

Province de Misiones à l’extrême Nord-Est de l’Argentine. Je profite de la forêt tropicale encore luxuriante, sous une pluie chaude et salvatrice pour rapprocher deux corps nus, Gaël Garcia Bernal et Alice Braga. Kaï, jeune homme solitaire. Vania, belle qui vient de se faire kidnapper après avoir vu tuer son père par une bande de mercenaires.

Pablo Fendrik signe ici un western contemporain. Il était une fois dans l’Amazonie. Il emprunte les principaux codes du western dictés par ses prédécesseurs… 1. La caméra contemplative. Elle ne bouge pas dans tous les sens pour donner un « rythme » à faire gerber le spectateur ou à lui faire croire qu’il en est à sa troisième pinte de Quilmès. Non, elle prend son temps pour regarder, pour contempler, pour sublimer cette forêt sur le point de s’éteindre et de brûler. Elle regarde les corps sous la pluie, la poussière a été remplacée d’ailleurs par la pluie, l’ocre par un vert sublime. Le lieu est magique quasi mystique. 2. Les regards. Clint Eastwood a rajeuni et le regard du ténébreux mexicain n’est pas en reste pour faire chavirer des cœurs féminins. 3. La lenteur. Celle qui se plait dans la langueur des paysages et plonge dans les regards des héros. Plus c’est lent plus c’est bon. Bon, ok, c’est pas tout à fait vrai. Le film peine à démarrer avant de sombrer dans la violence. 4. La vengeance. Tout bon western se base sur ce bon sentiment qui fait la virilité de l’homme. Une vengeance pour l’honneur, pour une belle brune aux yeux pétillants, le corps en sueur, les cheveux noires frisant sous la pluie.

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